




Les images sont indélébiles, gravées sur ma rétine pour toujours : la main de Maman qui attrape un fruit dans la corbeille, le tiroir qui s’ouvre, un couteau à dents, une découpe en petits dés, et « régale-toi, mon chéri ».
Pendant dix ans au moins, j’ai fait croire à maman que j’aimais les pommes. Quel sale gosse. Aujourd’hui, j’en raffole toujours pas, mais leur goût a le mérite de me rappeler ces années, cette époque où j’habitais le long du canal, où le passage intempestif des trains sur le pont faisait comme la bande son de nos vies, ça secouait la baraque à mort, avec l’habitude c’était devenu un bruit de fond.
Chaque été, les passants cueillaient les fruits de notre prunier, au bord de la route, sous le regard courroucé de Papa.
Avec Alexis, je ne compte plus les jeux qu’on a inventés, les sauts par-dessus la palissade qui nous séparait de chez Tiffany la voisine, les après-midi de vide qu’on savait combler à merveille. Quand on en avait marre, on remontait l’escalier en se tenant à la rambarde, je me souviens elle était peinte en vert, et on allait taper dans les réserves sucrées de la cuisine. Des cochonneries, qu’elle disait Maman.
Je me répète que c’était pas mieux avant. J’essaie de me convaincre tout seul.
Malgré tout, je ne peux m’empêcher de revenir me promener le long du canal, chaque été, pour voir ce que devient mon ancienne maison. Ce que devient le prunier, ma ville. Parce que je ne veux jamais oublier ces lieux qui m’ont fait, ces plaisirs simples, ces routines bêtes, cette époque où tous les mômes dans mon genre attendaient un seul truc : l’heure du goûter.
Pendant des années, mes promenades se ressemblaient toutes, le décor semblait figé, bloqué quelque part dans le temps. Mon bled paumé ressemblait à celui dans mes souvenirs. Je dois dire que ça me rassurait pas mal.
Seulement, il y a quelques jours, avant Noël, je suis repassé par là, une énième fois : quelle ne fut pas ma surprise de voir que la rambarde d’escalier menant à la porte d’entrée a été repeinte en bleu et que toute la maison est entourée d’immenses échafaudages. Un véritable capharnaüm de métal qui n’a rien à foutre là, ça fait tâche, ça jure, moi qui connaissais pourtant si bien les environs, l’endroit précis où il y avait, je le sais bien, le prunier, aujourd’hui déraciné, bazardé. Je reconnais plus rien.
Plus personne ne s’arrêtera devant la maison pour taxer des prunes.
